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Intervention de Karen Taïeb relative à la dénomination Hélène Berr à la bibliothèque Picpus

1 avril 2010 Lu 497 fois Imprimer

Je voudrais remercier Christophe GIRARD pour cette délibération, qui prévoit d’attribuer le nom de Hélène Berr à la bibliothèque située rue de Picpus dans le 12e arrondissement. Cette jeune parisienne brillante, étudiante à la Sorbonne, agrégative d’anglais, mais dont la vie va basculer l’année 1942 du fait des lois anti Juives de Vichy, dont la vie sera arrachée en avril 1945, à quelques jours de ses 23 ans. Elle nous laisse en héritage un journal écrit entre 1942 et 1944 longtemps resté douloureux trésor de famille, et devenu depuis sa publication en 2008 un livre Mémoire.
Hélène Berr, c’est l’audace d’une jeune femme allant sonner chez Paul Valéry pour récupérer un livre que le poète lui a dédicacé. C’est une attirance pour la poésie et la littérature anglaise. C’est la propension au bonheur avec cette fascination pour les reflets et le clapotis de l’eau sous le soleil qui rythme son écriture. Je dirai que ce sont quelques pages de douceur dans un monde de brutes.
Tout au long de son journal, elle nous promène dans ce Paris qu’elle aime avec une élégante légèreté, de la rue Soufflot au boulevard Saint-germain, « son territoire enchanté » comme elle dit.
Mais en ce lundi 8 juin 1942, si elle écrit que le temps est radieux, que les oiseaux pépient, elle écrit dans la phrase suivante  » C’est le premier jour aussi où je vais porter l’étoile jaune ».
Hélène Berr raconte le regard des autres, le sourire d’une femme qui lui fait jaillir les larmes, puis la fatigue à devoir retenir ses larmes. La souffrance digne dans la cour de la Sorbonne au milieu de ses camarades. Malgré cette ambiance nauséabonde, Hélène Berr continue de traverser Paris avec une véritable boulimie. Les ordonnances se multiplient : le 9 juillet 1942, il est interdit aux Juifs de fréquenter théâtres, cinémas, bibliothèques, stades, piscines, jardins, restaurants… Le 15 juillet écrie-t-elle, « quelque chose se prépare, qui sera une tragédie, la tragédie peut-être. »
Elle raconte l’horreur, ce mot traduit en anglais répété trois fois et qui seront ses derniers mots dans le journal: « On sépare les mères des enfants, une famille entière se suicide au gaz pour échapper à la rafle. Une femme s’est jetée par la fenêtre », témoigne-t-elle encore.
Hélène Berr échappera à cette première rafle. Interdite d’agrégation, elle devient assistante sociale bénévole à l’Union générale des Israélites de France. Elle sera arrêtée le 8 mars 1944, détenue à Drancy, puis déportée à Auschwitz avec son père et sa mère. Elle meurt à Bergen Belsen, en avril 1945, quelques semaines avant la libération du camp.
Comme Patrick Modiano qui a écrit la préface de son journal, j’ai eu envie, en lisant le journal d’Hélène Berr, de suivre toutes ces rues qu’arpentait cette jeune fille à la fois insouciante et consciente du mal absolu., d’aller interroger, permettez-moi cette poésie, les arbres et les oiseaux qui étaient restés durant cette sombre période les alliés de cette jeune femme qui donne avec son journal une belle leçon d’humanité.
Je vous y invite, et avec Michèle BLUMENTHAL je me félicite de voir bientôt inscrit à l’entrée de la bibliothèque Picpus du 12e arrondissement, le nom d’Hélène Berr, au nom de son attachement aux valeurs de dignité et de liberté, de la qualité littéraire de son œuvre, mais aussi au nom de son amour pour l’art, pour le savoir, son amour pour Paris et pour la vie.
Je vous remercie.